Autour du rock : chroniques, histoire des pochettes et des chansons
8 Mars 2019
Quand Jimmy Page téléphone chez Hipgnosis pour savoir si c’est bien ce studio graphique qui a réalisé la pochette d’Argus pour Wishbone Ash et prendre un rendez-vous pour la prochaine pochette de Led Zeppelin, Storm Thorgerson et Aubrey Powell n’en reviennent pas. Oui c’est bien eux qui sont à l’origine de la pochette, oui, il n’y a pas de problème pour un rendez-vous.
Powel se hasarde tout de même à poser quelques questions comme le titre ? Pour l’instant, il n’y en a pas. Et la musique ? Page préfère ne rien dire. Alors, peut-être les paroles ? Encore moins. « Vous savez quel genre de groupe nous sommes. Retrouvons-nous dans trois semaines et présentez-nous des idées. »
L’exercice promet d’être difficile. Au début des années soixante-dix, Led Zep est le plus grand groupe de rock du monde.
À l’époque, Hipgnosis est très intéressé le préromantisme (notamment William Blake), le surréalisme (Magritte, Salvador Dalí ou Luis Buñuel) ou encore par l’ésotérisme, ce qui ne devrait pas déplaire à Led Zeppelin.
Mais lorsque l’équipe arrive dans le petit bureau de Peter Grant sur Oxford Street, ils n’ont pas vraiment de roughs, juste quelques idées griffonnées au dos d’un paquet de cigarettes.
Storm propose d’abord l’image d’une raquette de tennis sur le fond vert d’un court. Adepte des jeux de mots surréalistes, il entend jouer sur le double sens du mot racket qui signifie aussi « bruit, tintamarre, vacarme ». Vexé que sa musique puisse être associée à du boucan, Jimmy Page rejette l’idée. Il veut quelque chose de fort, de puissant et d’impressionnant, mais aussi de mystique.
Houses of the Holy, littéralement « les maisons du saint », est un hommage aux fans qui nomment ainsi les salles de concert où Led Zep se produit. C’est aussi le titre d’une chanson éponyme qui sera écartée au tout dernier moment et que l’on retrouvera l’année suivante sur la face deux du premier disque de Physical Graffiti. Bien qu’il s’agisse d’une ode aux concerts du groupe, cette chanson ne sera jamais jouée live.
Parmi les différentes idées émises par Hipgnosis, deux semblent retenir l’attention du groupe et de leur producteur. La première propose une image de la plaine sacrée de Nazca au Pérou sur laquelle le symbole ZoSo du groupe remplacerait les célèbres géoglyphes. Fidèle à sa volonté de tout réaliser sans trucage, Hipgnosis prévoit de réaliser un gigantesque géoglyphe et de le photographier d’un hélicoptère.
L’idée des géoglyphes resurgit 20 ans plus tard sur la pochette de Remasters, une compilation de morceaux remastérisés. Pourtant la pochette n’est pas d’Hipgnosis. 15 Octobre 1990 – Remasters – Led Zeppelin
La seconde est inspirée de Childhood’s End (Les Enfants d’Icare), un ouvrage de l’écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke paru en 1953 et plus précisément de la dernière scène de l’histoire où tous les enfants du monde se rassemblent pour quitter la Terre.
Pour cette scène, le lieu se doit d’être exceptionnel. Hipgnosis propose la Chaussée des Géants, une formation volcanique située sur la côte irlandaise qui, avec ses 40 000 colonnes hexagonales, verticales et juxtaposées, évoque un escalier qui ne mènerait pas au paradis comme l’a chanté le groupe mais sous la mer. Plant est très excité par cette idée. Il se trouve qu’il vient de séjourner en Écosse sur l’île de Staffa qui se trouve être l’autre partie émergée des « marches sous la mer » et qu’il visualise très bien la pochette. « C’est ça. La Chaussée des Géants. Ces enfants courent sur les rochers de la chaussée des géants. » Et Jimmy Page d’ajouter : « Je vois très bien. Magique. »
Plant connaît les étonnantes formations rocheuses basaltiques de l’île de Staffa. Il s’agit d’orgues et de prismes volcaniques dégagés et érodés par la mer. Ce type de paysage se retrouve à chaque fois que la mer érode des coulées prismées. Nombre d’explorateurs, d’artistes romantiques et de géologues bien sûrs ont été fortement impressionnés voire inspirés par ces paysages. Turner leur a consacré une toile et Mendelssohn une pièce symphonique (Les Hébrides ou La Grotte de Fingal, opus 26). Quant à Jules Verne, il y a placé la scène majeure de son roman Le Rayon vert.
Hipgnosis a carte blanche. « C’est vous qui décidez » leur dit Grant. « Nous partons en tournée au Japon. Nous vous verrons à notre retour, dans six semaines. Et il vaudrait mieux que ce soit fini. » « Et pour le budget ? » se hasarde Powell. « L’argent ? On n’en a rien à foutre de l’argent. Demandez aux comptables et faites-le. »
Hipgnosis qui redoute la réaction des autorités et archéologues péruviens retient la seconde idée. Après tout, le mysticisme irlandais vaut bien celui du Pérou et il se rapproche plus des influences celtiques du groupe.
Ce n’est pas la première fois que ce récit inspire. Déjà, en 1972, Pink Floyd en avait fait une chanson qui figure sur Obscured by Clouds, un album dont Hipgnosis a réalisé la pochette. « Childhood’s End » renvoie elle aussi à la fin du récit et décrit les derniers jours de Jan Rodricks, le personnage principal, lorsqu’il se retrouve être le dernier homme vivant sur Terre. « Childhood’s End » est aussi la dernière chanson de Pink Floyd entièrement composée par David Gilmour, ainsi que la dernière dont les paroles sont écrites par lui et ce jusqu’à 1987.
La même année, Genesis s’inspire aussi des Enfants d’Icare dans « Watcher of the Skies » (Foxtrot, 1972). Si le titre est inspiré d’un vers d’« On First Looking into Chapman’s Homer », un poème de John Keats datant de 1817, le thème de l’homme en rupture avec la nature provient bien du roman de Clarke.
Les enfants d’Icare
Dans la scène finale des Enfants d’Icare, les enfants qui ont développé des pouvoirs télépathiques et de télékinésie, s’éloignent de plus en plus de leurs parents. Pour les sauver, les Suzerains, des extraterrestres qui ont envahi pacifiquement la Terre, les regroupent en Australie. Tous les enfants se rassemblent alors pour former une colonne de feu et quitter la Terre. C’est la fin de l’enfance de l’humanité (Childhood’s End), l’extinction crépusculaire de la race humaine et l’émergence d’une nouvelle humanité mutante représentée par les enfants.
Plus connu pour 2001 : l’odyssée de l’Espace, Arthur C. Clarke se dira très flatté que son œuvre a pu inspirer la pochette de l’un de ses groupes préférés.
Cette idée d’enfants qui convergent vers un endroit à partir duquel ils pourraient s’élever en grand nombre comme une sorte d’énergie spirituelle à l’origine d’un monde nouveau, est grande et mystique à souhait. Elle ne peut que séduire Hipgnosis et Led Zep.
C’est en pensant à cette scène qu’Aubrey Powell suggère d’abord l’image d’une famille en train de gravir les marches orthogonales de la Chaussée des géants vers un point de ralliement d’où enfants et parents seraient transportés vers la lumière.
Le shooting
Hipgnosis a toujours mis un point d’honneur à réaliser ses photos sans trucage. Un shooting est donc organisé sur la Chaussée des géants avec une équipe composée de deux enfants et leur mère, trois figurants adultes, des maquilleurs et des techniciens.
Pour les enfants, Hipgnosis fait appel à Stefan et Samantha Gates. Ces deux jeunes frère et sœur, de respectivement 5 et 7 ans, ont déjà posé pour des catalogues de tricot et sont apparus dans des séries TV comme Poldark. Pour ces gamins de la middle class, le shooting s’annonce comme des vacances que leurs parents n’auraient pas les moyens de leur payer. Ils s’apprêtent pourtant à vivre une semaine traumatisante qui commence par une arrivée à l’aéroport envahi de militaires armés à cause des troubles avec l’Irlande du Nord et qui se termine dans le froid et l’humidité.
Stefan Gates est devenu aujourd’hui un présentateur d’émissions culinaires en zone dangereuse (sic !) pour BBC2. Il a également animé une autre série intitulée Manger des insectes avec Stefan Gates.
Samantha en 2007. Samantha apparaîtra également au dos de la pochette de Presence (1976). C’est la petite fille blonde qui se penche au-dessus de l’épaule de la vieille institutrice.
Durant une semaine, les figurants sont recouverts d’or et d’argent de la tête aux pieds. Vers 4 heures du matin, toute l’équipe est conduite de l’hôtel sur le lieu de prise de vue. Là, dans le froid et souvent sous la pluie, ils attendent le lever du soleil. La recherche des couleurs du couchant s’avère tout aussi vaine, ce qui n’a rien d’étonnant pour un mois de novembre en Irlande. Les shootings se multiplient sans résultat. Le maquillage vient à manquer et l’équipe doit avoir recours à une bombe de peinture pour voiture. Sur les nerfs à cause des troubles en Irlande du Nord, les gardes frontières voient d’un mauvais œil ce convoi surréaliste aller et venir deux fois par jour au lever et au coucher du soleil et plusieurs démêlés ont lieu avec l’équipe. Tout le monde est à bout et la mère des enfants s’inquiète de voir sa progéniture frigorifiée et au bord de l’épuisement.
Powell pense d’abord à photographier une famille nue recouverte d’argent : un père style surfeur d’argent, une mère et leurs deux enfants.
Mark Sayer, l’un des modèles se souvient : « un vrai cauchemar. Du café chaud, du brandy, un mandrax, de la pluie glacée, de l’essence de térébenthine [pour enlever la peinture pour auto], des bains tièdes, de la mauvaise nourriture, de l’ennui, des lits humides, la misère. Tout ça pour ne pas me garder au final et prendre une photo en noir et blanc. De toute façon, j’ai été payé 100 livres. »
Powell réalise alors qu’il n’arrivera jamais à capter sa première vision. Au cinquième jour, il abandonne l’idée de la famille. Il réalise qu’en photographiant séparément les enfants dans différentes positions, il peut obtenir un collage parfait grâce à la forme octogonale des rochers et donner ainsi l’impression qu’ils sont nombreux.
Il décide par ailleurs de les photographier en noir et blanc. L’effet se révèle saisissant : la grisaille du temps rend les enfants dorés et argentés très blafards au développement.
La photo utilisée pour l’intérieur est prise non loin de la Chaussée des géants à Dunluce Castle. Sous un ciel bleu vert, les ruines du château se parent d’étranges couleurs. Un homme nu recouvert de peinture argentée (pour le côté SF) lève à bout de bras le corps d’une fillette et le tient comme s’il l’offrait pour un sacrifice. Des trois figurants adultes qui avaient participé à toutes les prises de vue, c’est le seul qui figure sur la pochette. Comme dans le roman de Clarke, les enfants ont survécu et ont été multipliés alors que les adultes, plus nombreux au départ, ont quasiment disparu.
La colorisation
Une fois le photomontage réalisé, Powell photographie à nouveau l’ensemble et demande à Philip Crennel de coloriser l’ensemble manuellement.
Réalisée à l’aide de colorants solubles dans l’eau et appliqués couche après couche au pinceau ou à l’aérographe, l’opération va durer plusieurs semaines. Mais la fusion des couleurs ne crée pas l’effet souhaité. Le ciel est d’un pêche fluo postapocalyptique avec des nuances turquoise et des reflets violets. D’abord dépité, Powell finit par aimer cette couleur irréelle qui donne à la scène une ambiance surnaturelle, voire extraterrestre et il décide de la garder. Ces enfants aux corps délicats et à la peau blanche et éthérée semblent avoir rampé hors d’un tableau de Boticelli pour explorer un champ de pierres géométriques vers une destination inconnue.
1971 – Gandharva – Beaver and Krause Une atmosphère et des enfants qui ne sont pas sans rappeler la pochette de Gandharva (1971) de Beaver and Krause (illustration : Satty, lettrage : D. Singer).
La nudité
Aujourd’hui, dans une société où la nudité d’un enfant évoque immédiatement la pédophilie, cette pochette ne pourrait pas être commercialisée. Elle ne serait même pas envisagée. Powell affirme avoir avant tout recherché une atmosphère d’innocence et de beauté naturelle. Les enfants furent choisis pour représenter les âmes innocentes du futur ; leur nudité évoque leur vulnérabilité. Pour les enfants, la nudité n’est pas un problème. Stefan avoue qu’il se mettait facilement nu à l’époque et sa sœur avait déjà posé dans la tenue d’Ève pour Hajime Sawatori.
Si l’on ne peut pas accuser Powell d’avoir un goût particulier pour les Lolita ou les jeunes garçons, on ne peut pas en dire autant d’autres photographes qui éveillent par leur œuvre des soupçons voire des accusations justifiées. La même année, la jeune Samantha Gates pose pour le photographe japonais Hajime Sawatori. Le livre qu’il fait paraître, Alice, une interprétation de l’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, thématique très courue à l’époque, est immédiatement controversé à cause de l’entière nudité frontale de la nymphette. À la même époque, David Hamilton réalise des photos où l’inclination pédophile ne fait également aucun doute… Le flou artistique ne peut pas tout justifier.
Le bandeau titre
Peu à l’aise avec la typo et très sûr de son art, Hipgnosis propose souvent des pochettes vierges de tout lettrage. Pour Led Zep, ce n’est pas un problème. Le groupe a déjà fait paraître son précédent album sans titre ni auteur à la suite des mauvaises critiques qui estimaient qu’ils devaient plus leur succès au marketing qu’à leur talent. Mais il tout de même décidé de créer un bandeau. C’est Bush Hollyhead qui travaille alors chez Hipgnosis qui s’y colle et qui crée une typo celtique. Judicieusement placé, le bandeau a aussi pour fonction de dissimuler les fesses de Samantha au premier plan. Malgré cela, le disque est interdit en Espagne et dans certains états du Sud des États-Unis, et ce pendant des années.
La présentation
Led Zep est depuis longtemps revenu de sa tournée japonaise et la pochette n’est toujours pas finie. Les retouches prennent environ deux mois et Peter Grant finit par s’énerver. Plus question d’attendre plus longtemps.
Alors qu’ils sont en concert dans le nord de l’Angleterre, Peter Grant demande à Powell de le retrouver à Victoria Station avec les dessins. Là sur le parking de la gare, Powell ouvre son coffre et dévoile les deux photos. Powell est vraiment désolé mais il n’a pas réussi à prendre en photo la famille entière. Jimmy Page qui est présent trouve le résultat formidable.
Il présente alors l’intérieur de la pochette. Pour Grant, ça ne fait aucun doute, c’est cette dernière photo qui doit faire la pochette. Powell s’insurge mais Grant le bouscule violemment. C’est qui qui décide ? Entre-temps, Jimmy Page qui porte encore son habit de scène a été reconnu. Un attroupement se crée. Près de 200 personnes se massent autour de la voiture et se mettent à applaudir. L’album vient de remporter la première adhésion du public.
Pour la première collaboration entre Hipgnosis et Led Zep, c’est une réussite. Le groupe leur confiera par la suite de nombreuses pochettes (Presence, In Through The Out Door, Coda) et de véritables liens se créeront puisque leur collaboration survivra et à Hipgnosis et au groupe dans des projets personnels. Houses of the Holy est même nominée aux 16e Grammy Awards en 1974 dans la catégorie « meilleure pochette d’album » mais c’est la pochette de Tom Wilkes et Craig Braun réalisée pour la version orchestrale de l’opéra rock des Who qui remporte le trophée.